Somborn, plongeons dans ton processus créatif à l’occasion de la chanson « Dans les Bois », en s’inspirant des cinq étapes de la création vue par Didier Anzieu, psychanalyste.

1. L’inspiration

D’où t’es venue l’idée de ce morceau ?

A vrai dire, de tous ceux qui composent le EP c’est à la fois le plus prémédité et celui qui passe le plus loin de son objectif initial. On m’a fait remarquer que jusqu’à présent je n’avais jamais écrit de chanson d’amour, enthousiaste, avec une fin heureuse. C’est parti de là. J’ai voulu prouver quelque chose… et de toute évidence j’ai échoué.

Où étais-tu que faisais-tu ?

Dans le fauteuil noir du salon, pris dans une discussion animée.

2. La prise de conscience des processus inconscients

Qu’avais-tu envie d’exprimer dans cette chanson ?

Sans détour, ce devait donc être une déclaration d’amour. Mais le résultat en est assez éloigné… Il s’agit bien d’une chanson qui parle d’amour, mais il est plutôt question ici de vide sentimental, de l’angoisse qu’il génère et des espoirs et nostalgies absurdes qui s’efforcent de le combler. Ces derniers ne sont bien souvent que des leurres.

Etait-ce vraiment un choix ?

Plus l’écriture du morceau avançait et plus il s’éloignait de ce qu’on pourrait appeler une déclaration d’amour. J’ai accepté cela, je n’ai pas cherché à rectifier le tir.

Il y a ensuite eu d’autres choix importants pour le morceau. J’ai choisi d’agencer les pistes du EP Vol d’oiseau de nuit  de telle sorte qu’elles puissent former une histoire. Dans la première, Vol d’oiseau de nuit, le narrateur fait une rencontre, et l’altération progressive de sa perception donne à penser qu’il a bu ou bien qu’il est drogué. La seconde, Lumière tamisée, décrit une relation sexuelle dont le contexte reste vague, brumeux. Dans la troisième, Dans les bois, le narrateur est accaparé par la poursuite éperdue, absurde et finalement vaine d’une personne à laquelle il semble s’être attaché sentimentalement, mais dont l’existence est douteuse.

Ce qui se joue véritablement ici c’est une lente descente vers la réalité et le refus de l’accepter. L’auditeur avisé comprendra bientôt dans “Mauvaise humeur”, quatrième titre du disque, que ce n’étaient là que les prémices d’une monumentale gueule de bois.

3. Le choix du code

Qu’as-tu choisi comme manière d’exprimer ça ? Etait-ce vraiment un choix ?

Il y avait cette suite d’accords assez lumineux, légers mais aussi mystérieux et charmeurs. Cela m’a paru constituer une base intéressante pour parler d’amour. Mais au cours de l’écriture, les arrangements ont glissé en même temps que le sens. Les synthétiseurs ont habillé la mélodie de manière plus étrange, les guitares et la boîte à rythmes sont devenus plus intenses, obsessionnels.

Les paroles quant à elles, a priori plutôt romantiques, ne sont pas exemptes de masochisme. Le narrateur, déjà en mauvaise posture, n’hésite pas à se placer dans des situations dangereuses. Le ton se fait alors plus froid, glauque et grinçant. C’est qu’il faut aimer souffrir pour poursuivre cette course. Pour souligner cette dimension perverse on a cherché à avoir les voix les plus caverneuses possibles et on les a rendues légèrement dissonantes par moments.

Globalement, on a choisi d’épaissir l’atmosphère pour permettre au véritable thème du morceau de se révéler. C’était un choix assez conscient d’aller dans cette direction, d’assumer l’échec, d’accepter que cette déclaration d’amour avait dégénéré, était pervertie.

4. La conception

Peux-tu nous raconter un peu comment s’est déroulé sa conception ? Quelles ont été les grandes étapes et de quoi elles étaient composées ?

La conception du morceau a été assez longue, je dirais même qu’elle a traîné. ​É​crit il y a plusieurs années, une démo a été réalisée en 2016 et est longtemps restée dans les placards. L’enregistrement a véritablement commencé en 2017 pour se terminer en 2018, à quelques semaines de la sortie, après une petite dizaine de sessions d’enregistrement plus ou moins nocturnes, dans des appartements, à droite, à gauche.

Sans l’aide et la patience d’Emile Petitperrin qui a enregistré pour partie et mixé ce disque, je n’aurais pas pu l’aboutir. Il a mis beaucoup de lui même dans ce titre en particulier. C’est par exemple lui qui a eu l’idée (entre beaucoup d’autres) d’ajouter le léger overdrive sur la voix dans les refrains. Ses propositions ont contribué à donner sa personnalité au morceau.

De même Théo Cancelli, qui a mis la dernière main aux arrangements de synthétiseur, a joué un rôle important. Il a aidé le morceau à se révéler, l’a rendu moins timide, plus affirmé et a contribué à en préciser l’atmosphère.

5. La diffusion

Qu’est-ce qui en ressort finalement ? Quelles sont les réactions du public ?

Je crois que cette chanson, qui n’a pas vraiment été mise en avant lors de la sortie, est plutôt passée inaperçue dans un premier temps. Pas pour Claude Joyeux et Pierre La Rosa toutefois qui ont entrepris de lui réaliser une vidéo.

Je ne les remercierai jamais assez d’avoir parfaitement compris le morceau et d’avoir fourni tout ce travail pour le mettre en images. Ce personnage hagard, à bout de souffle, couvert de boue, parcourant obstinément une forêt touffue à la recherche d’une fille de papier changeante, tour à tour rassurante, menaçante, fragile, étrange, en un mot: déguisée… Cela évoque immanquablement un mirage et la confusion qu’il sème, et c’est bien là le thème du morceau. L’utilisation des travellings et les différents points de vue viennent renforcer ce sentiment de désorientation.

J’en profite au passage pour saluer le travail de Claude Joyeux qui a réalisé à la main la centaine de dessins qui apparaissent dans le clip. Son style mélancolique, émouvant et ironique s’est parfaitement marié avec l’atmosphère de la chanson.

En définitive, la vidéo a mis en valeur le morceau en le rendant plus clair, plus lisible mais aussi en soulignant son romantisme un peu maso. Je pense que plus de personnes ont pu l’apprécier grâce à elle.

Clip, réalisation​​: Pierre La Rosa et Claude Joyeux
Clip, Illustrations​​: Claude Joyeux
Couverture en noir et blanc​​: photo par Selma Rossard et typo par Claude Joyeux

Merci beaucoup.