Thomas App, est un comédien et réalisateur qui bosse depuis 10 ans dans une compagnie de théâtre et qui a récemment lancé son école de cinéma sur youtube. Lundi dernier je l’ai retrouvé au métro Place Monge dans le 5e arrondissement de Paris pour parler avec lui de ses différents projets autour d’un café, voici ce qu’il m’a raconté.

Comment et quand as tu décidé de créer du contenu sur youtube ? 

Je m’intéresse au cinéma depuis longtemps, et là j’ai eu le temps de m’y mettre notamment au travers de youtube où j’ai commencé vraiment l’année dernière par des vlogs mais c’est assez difficile à mettre en place. Pendant les vlogs je suivais les tournages sur lesquels j’étais en tant que comédien et m’est venue l’idée de faire mon école de cinéma sur youtube. En n’ayant pas fait de cursus là dedans même pas à la fac ni rien et ayant tout appris en autodidacte je me suis dit « bah voilà je vais commencer mon école de ciné sur internet et je vais demander aux gens de me donner des contraintes pour faire un film » !

En vrai on a tous toujours envie de faire des trucs mais on a du mal à s’y mettre et là c’est un bon moyen de faire des exercices pour de faire plus de films. Les premières contraintes m’ont été données il y a 10 mois maintenant mais comme je bosse à côté ça m’a pris du temps pour me lancer, mais là à la rentrée je me suis dit « bon allez je le fais » et je l’ai fait, ça s’appelle : « Petit père », je l’ai mis en ligne il y a une semaine et je suis en train de demander des contraintes pour un deuxième exercice parce que le but c’est d’en faire plusieurs !

 

Combien de temps t’as pris la réalisation et comment as tu géré les contraintes ?

J’ai écris le scénario assez vite, j’ai dû faire des retouches parce que le film devait être un plan séquence et j’ai vu très grand au départ et après j’ai vu « à la baisse » mes idées de départ où je voulais commencer en bas dans le parking, prendre l’ascenseur arriver dans l’appart. Ca faisait trop de décalages de lumières, trop de paramètres avec les moyens que j’avais donc j’ai réajusté le scénario ce qui m’a pris un peu de temps. En terme de travail effectif on a eu une journée de préparation avec ma chef opératrice Alice, une journée de répétition avec les deux comédiens : Vincent qui est quelqu’un avec qui j’ai déjà travaillé et Hiep que j’ai rencontré pour le film, une journée de répétition technique et comédiens et une journée de tournage, c’est qu’une question d’organisation et de plannings de chacun, tout le monde est bénévole sur le projet, j’ai loué un peu de matos, Vincent et Hiep sont des comédiens professionnels, les autres bossent en pro dans le son ou l’image à côté ou sont en formation. j’ai essayé de faire une équipe de gens qui trouvent un intérêt de formation dans le projet j’avais pas envie de prendre des gens qui sont dans le métier depuis des années c’était pas le but. 

« On peut croire que d’être totalement libre c’est le mieux mais finalement avoir des contraintes te donne un cadre. »

Pour la contrainte de la relation père fils il était important pour moi, mon père étant d’origine vietnamienne et indienne, d’avoir des acteurs asiatiques dans le film et de raconter une histoire qui n’est pas trop loin de moi aussi et de quand même accepter l’épreuve et de faire un tout petit peu d’introspection. Et en plus c’est des visages que l’on ne voit pas souvent au cinéma selon moi des histoires qu’on ne voit pas assez non plus et que j’avais envie de mettre. 

J’ai réussi même à caler d’autres contraintes qui avait été suggérées en plus dans le film par exemple je devais caler un canapé, et le monologue de fin c’était la contrainte de la confidence d’un personnage face caméra doublée d’une autre contrainte qui était une citation d’Andy Warhol. Le monologue de fin est extrait de « Ma philosophie de A à B et vice-versa », que j’avais chez moi et j’ai pioché dedans ce que je n’aurais peut être pas fait d’instinct.  Et finalement j’ai eu à la fois des retours positifs sur ce monologue et en fait je me suis dit que j’aurai pu complètement passer à côté sans ces contraintes d’écriture imposées. En fait je pense qu’il faut se lister ce qu’on a envie de voir dans un film et essayer de s’y tenir parce que ça te guide vachement bien. On peut croire que d’être totalement libre c’est le mieux mais finalement avoir des contraintes te donne un cadre.

« Bah voilà maintenant j’ai 30 ans, j’ai raté la FEMIS à 25 ans au dernier carat parce que j’me suis planté au premier tour. J’ai toujours pas les sous à mettre dans une école privée et franchement retourner sur les bancs de l’école c’est chiant et ça ne me correspond pas trop et là il y a moyen de faire quelque chose ! »

Donc pour toi ce rôle de réalisateur est plutôt récent non ? 

Ce n’est pas si récent en vrai, j’ai déjà réalisé trois courts métrages en comptant celui ci : « Chasse Coeur » que j’ai fait avec deux comédiens en mode guerilla on y va à partir d’impros et d’une co-écriture à trois sur un couple qui se déchire que j’ai tourné il y a de ça 5/6 ans et « Motion » que j’ai bossé avec deux danseuses.

Mais là mon but avec youtube c’était de créer une réelle interaction, il y a du public pour les courts métrages et je trouvais ça intéressant de me dire que « Bah voilà maintenant j’ai 30 ans, j’ai raté la FEMIS à 25 ans dernier carat : j’me suis planté au premier tour. J’ai toujours pas les sous à mettre dans une école privée et franchement retourner sur les bancs de l’école c’est chiant et ça ne me correspond pas trop et là il y a moyen de faire quelque chose ! ». Et j’ai eu des commentaires avec des idées de malade de contraintes qui étaient fou genre changer de plans à chaque réplique sans que les personnages en fassent un sort et en fonction des votes au dernier moment ça switch mais je suis passé à rien de faire un film éclairé à la bougie quoi (rires) donc c’est un vrai défi. Les retours que j’ai eu sur le premier sont vraiment chouettes et hyper pertinents.

Est ce que tu vois dans ton apprentissage via cette école sur youtube un moyen d’enseigner à d’autres ? 

Ouais, y’a ce truc là dans le fait d’apprendre moi à mon échelle, parfois j’échange avec certains de manière plus approfondie sur les choix j’ai fait et pourquoi, quelles idées eux ça leur a donné et je me dis que ça peut inspirer des gens qui n’osent pas ou des gens qui sont dans des coins où y’a personne qui fait du ciné et qui ne savent pas trop par où commencer ou comment faire. Pour le coup internet si t’arrives à fédérer un peu des gens autour de toi et ton envie ça te boost à le faire, j’ai pris 10 mois mais au bout d’un moment je me suis dit les gens t’ont donné des contraintes tellement balèzes, ça met une pression et ça te pousse à faire des trucs que t’aurais probablement jamais fait si t’avais été seul décisionnaire du truc ou à ne pas abandonnes : le but c’était de faire un film au moins à la hauteur des contraintes qui m’étaient données et j’espère que j’ai réussi !

Et il y a aussi le fait que je crois vachement au truc qu’en 2017, et c’était possible il y a 10 ans aussi hein, on a tout un tas de moyens pour apprendre à faire des trucs et c’est comme ça que j’ai appris et c’est comme ça que j’avais envie de continuer de me lancer dans la réalisation. Si j’ai envie de faire un long métrage un jour ça me permettra d’avoir un bon bagage de courts métrages à montrer.

En France j’ai pas l’impression que dans le cinéma qu’il y ait beaucoup des personnes qui montrent comment et avec quels moyens réaliser un film donc c’est vrai que l’idée parait intéressante !

Je vois beaucoup de chaine ricaines ou canadiennes qui font beaucoup de tutos sur « comment apprendre à monter », moi j’en ai bouffé, mais y’a tout un tas de gens qui sont pas forcément fluides en anglais et en France à part RVB  qui donne des leçons de cinéma en terme de matos etc, y’a vraiment pas grand chose. Moi là ce que je cherche c’est vraiment l’aspect créa, quelle histoire tu écris,qu’est ce que tu mets en oeuvre pour le faire. 

 Tu fais partie du collectif Quinze Mètre Carré, est ce que tu peux nous le présenter ? 

Dans Quinze mètre carré on est 5 actifs, à la base on était un collectif artistique orienté web, BD, photos, vidéos et graphisme et au fur et à mesure on est de plus en plus de réal notamment : Maxime Marques et Cassandre Ostier, Nils Duquesnoy qui est photographe et qui a des projets de réalisations aussi et Mesh qui est dessinateur avec qui on pond des concepts.

L’idée au départ c’était pour nous en tant que freelance de trouver un espace dans lequel bosser, moi à ce moment là j’avais de la place dans mon salon et je leur ai dit « bah venez on fait un bureau ! » et on s’est retrouvés là et il y a eu une dynamique de groupe qui a entrainé le travail. Le but c’était d’avoir un espace coworking sans aller dans les espaces qui pullulent à Paris et qui ont un sens en soit pour certain mais nous on avait envie d’être en groupe. Et le fait de se voir au moins trois fois par semaine voir tous les jours en fonction des dispos de chacun bah on s’est mis à monter des projets « du quinze » on a commencé avec les « Vendredis 15 » où on s’est tripés à faire des vidéos toutes les semaines pendant 60 semaines en 4 saisons de 15 épisodes : on est un peu monomaniaques (rires) ! Et l’année dernière on a commencé un projet qui est un peu en stand-by, parce qu’il y a des bébés qui commencent à arriver dans l’équipe,  « Tais toi, danse » qui sont des présentations de danseurs mais pas sous forme de CV c’est « montre nous comment tu danses on saura qui tu es », on en a fait un petit paquet au grès des battles, Mesh vient du break et est b-boy et moi même j’ai pas mal filmé la danse donc du coup l’envie est venue comme ça. Là avec Cassandre et Maxime on est en train d’écrire une web série sur le cinéma pour septembre 2018.

Le but à terme c’est de s’orienter vers de la production audiovisuelle en ligne, on aime créer du contenu pour le web parce qu’on aime bien le web ! Mais à côté de ça sous le nom du Quinze on fait aussi du montage ou de l’étalonnage pour d’autres, c’est aussi une boite à outils qu’on peut mettre à disposition des gens de manière bénévole où non en fonction des projets. 

Ton top 3 des films qui t’ont donnés envie de devenir réal ?

En premier je pense que c’est un film de Spike Lee « Do the right thing », une réal de malade à la fois dans la forme et dans le fond, ensuite un film qui a marqué mon adolescence et que j’ai regardé avec les bonus et tous les commentaires : c’est « Fight Club » de David Fincher c’est un gros tournant pour moi qui m’a fait me poser mille questions sur comment il avait fait pour le twist etc et même scénaristiquement du point de vue réal ça m’a donné vachement envie. Et enfin « Old Boy » de Park Chan-Wook qui est assez dingue dans le scénar, la réal et le jeu! 

C’est un peu les films qui m’ont claqués la gueule pendant mon adolescence quoi, après y’en a un milliard d’autres mais s’il faut choisir c’est ça, c’est des choix très classiques, ce sont des films de générations en fait ! 

La B.O de ta vie ? 

« Man on the Moon » de Kid Cudi d’ailleurs dedans y’a « Soundtrack 2 my life », et même dans le contenu y’a vraiment un truc qui continue de me parler encore aujourd’hui et qui me donne envie de me bouger. Dans tout ce qu’il dit y’a un certain nombre de choses qui font échos.

 

Tes inspirations hors cinéma ?

Le photographe ricain Khalik Allah que j’ai découvert sur tumblr qui fait des photos argentiques et qui est très branché ghetto américain et qui va faire des photos de nuit devant des « liquor stores » dans Harlem je crois et du coup des portraits de personnes qui sont héroïnomanes, alcooliques, des gens qui ont des vrais visages. J’aime beaucoup ce qu’il fait je sais pas si ça m’inspire mais c’est un artiste qui me percute beaucoup. Une vraie claque visuelle pour le coup !

J’aime beaucoup Francis Bacon en peinture et j’ai lu un livre d’entretiens avec lui c’est de la réflexion créativité et l’art en général et c’est un truc à réfléchir quand t’as envie de créer. Je le relis de temps en temps pour me rappeler d’aller à l’essentiel parce qu’avec le web je scroll beaucoup de contenu et que des fois tu veux faire la même chose que ce qui se fait parce que ça marche, qu’il y a des tendances avec des trucs chouettes. Mais je trouve que c’est un peu chronophage de regarder ce que font les autres et parfois ça nous empêche de faire nous même. J’évite en ce moment de trop regarder ce qui se fait parce que c’est de la comparaison et si on fait tous la même chose c’est pas intéressant, il faut trouver en soi la raison pour laquelle on crée, on réalise, on joue dans des pièces etc parce que c’est là que ça se passe en vrai. 

Quels sont les sujets qui te touchent et que tu aurais envie de traiter ?

Les noeuds relationnels entre les personnes que ce soit dans un film ou dans un bouquin c’est vraiment un truc qui m’intéresse, j’aime bien quand les relations sont complexes et ce qui me touche beaucoup c’est tout ce qui se dit dans le non verbal des gens, j’adore comprendre ce qu’il se passe sans dialogues ou comprendre autre chose par les actes des personnages, j’aime bien les personnages qui mentent, ou ceux vont ouvrir leur coeur d’un coup alors que tout le reste de la pièce ou du film ils le passent à cacher leurs émotions. 

Je me considère comme français mais je sais que je suis « pas que » et qu’on est beaucoup à n’être « pas que » et on s’est construits dans le gommage ou on a mis de côté ce qui nous différencie pour être tous pareils plutôt que de jouer de nos singularités et de les voir comme des richesses.

Les relations familiales en général et plus particulièrement le rapport père/fils c’est vraiment quelque chose qui me touche. La filiation, les origines, ayant des origines vietnamiennes il y a forcément aussi l’impact colonial sur la vie des gens, le racisme et du coup l’anti racisme surtout sont des sujets qui me portent beaucoup. Je sais pas encore trop comment en parler mais c’est des sujets qui me touchent énormément, notamment l’identité et le « c’est quoi être français mais pas que ? ». Je me considère comme français mais je sais que je suis « pas que » et qu’on est beaucoup à n’être « pas que » et on s’est construits dans le gommage ou on a mis de côté ce qui nous différencie pour être tous pareils plutôt que de jouer de nos singularités et de les voir comme des richesses. Et ça c’est un sujet qui à la longue je pense que j’aimerais bien traiter mais je ne sais pas trop comment le traiter parce que c’est un sujet qui est épidermique pour les gens à recevoir à entendre et même à discuter, il y a des gens qui vont te dire « ouais mais non la république etc » alors moi je suis tout à fait d’accord avec la république qui porte des valeurs avec lesquelles je me suis construis mais y’a aussi beaucoup de choses notamment dans mon histoire personnelle de « on va s’intégrer » au risque parfois d’en oublier quelles sont nos origines ce qui fait qu’on a parfois des gens qui sont un peu déracinés ou en déconnexion de ça et ça vraiment ça me touche beaucoup.

Dernière question, en tant que producteur de contenu youtube quelles chaines tu suis régulièrement ?

Il y a Vox une chaîne américaine qui fait des contenus sur tout un tas de sujets de sociétés, de politique, de sciences qui décrypte vachement bien les choses, et il y a beaucoup de contenu sur la perception des asiatiques aux US, mais tout est en anglais ce qui explique que je clique beaucoup dessus pour tout saisir.

Puis, Every Frame a Painting qui est une chaîne de cinéma qui fait des analyses filmiques hyper ponintues et intéressantes sur le cadrage etc des vidéos du types « Qu’est ce qui fait que Fincher est Fincher » et pour le coup toutes les vidéos sont traduites en français, et tu peux réellement faire des fiches à partir de ses vidéos quoi et apprendre à faire des films en regardant les films des autres. 

Et puis il y a aussi un copain, Maxime Marques  qui a commencé les vlogs aussi et qui s’oriente vers un autre contenu qui serait des histoires à écouter et j’aime bien la patate de ce mec là qui a tout juste son bac et qui veut faire du cinéma mais qui est pris dans aucune école et qui en fait quand même, du coup c’est un copain de croisière avec qui on discute beaucoup de tout ça.  

Et Labec CreationsLe Labec c’est un atelier-théâtre avec les habitants du 20e qui a lieu toutes les semaines, et ils écrivent et réalisent des films aussi c’est une grosse claque parce que les actrices et acteurs sont excellent.e.s et les scénarios hyper originaux. C’est agréable de voir de nouveaux visages dans des films et d’autres histoires aussi, parce que leur univers est dingue !

 

Retrouvez ici la vidéo avec les prochaines contraintes qui constitueront le prochain défi de Thomas :