Slap! est parti à la rencontre d’un artiste un peu spécial et n’ayons pas peur des formules : c’est le cas de le dire. Sylvain est artiste FX au sein de l’entreprise londonienne Framestore . Une occasion pour parler de son parcours, de sa contribution à de grosses productions hollywoodiennes et de son travail plus personnel. 

Quel est ton parcours Sylvain ? 

J’ai commencé mes études par un bac pro en communication graphique avec une formation assez généraliste : Dessins, anatomie, histoire de l’art, colorimétrie, affiche, logotype et technique d’impression, durant ces années j’ai monté une petit agence de publicité : print/web.

J’adore le côté créatif de ce travail et de cette formation, toujours chercher à faire quelque chose de nouveau, faire un design ou charte graphique qui ait de l’impact, puis suite a une forte demande client je me suis intéressé à la 3D, qui est rapidement devenue une nouvelle passion, beaucoup plus créatif et illimité par la dématérialisation du support, cela me permettait de créer ce que je voulais dans ce “monde imaginaire”, l’on pense de la couleur forme d’une poignée de porte à l’acting du personnage, tout est important et peut faire ressentir un sentiment.

Je me suis donc dirigé vers l’ESMA (Ecole Supérieure des Métiers Artistiques) de Montpellier où je suis accepté sans mana grâce à mon expérience professionnelle qui ma apporte un niveau de dessin.

Qu’as tu appris pendant ces années à l’école ?

Ce qui est bien avec cette école, c’est le fait qu’elle soit très connectée avec le monde professionnel. Tout est mis en place pour être capable de faire notre court métrage de fin d’études : un petit film de 5 minutes où l’on doit être capable de tout faire. On a des cours de scénario, de direction d’acteurs et de mise en scène, animation 2D/3D, Storyboard, Animatique, Modeling, Shading, Facial and props Rigging, Animation, Rendering, Compositing, et j’en passe. En somme, tout ce qui est demandé dans le milieu professionnel.

La formation est très bonne et les professeurs très compétents mais aussi très difficile. L’école recherche l’élite et nous sommes passés d’une promotion de 120 élèves en première année à 40 en deux ans. Des élèves partaient chaque semaine à cause de la pression et la quantité de travail. J’ai moi-même failli abandonner à la fin de la première année, c’était devenu trop malsain… Il faut savoir que tout travail est présenté devant toute la classe pour garder une compétition entre les élèves, tu es noté par rapport à la qualité du travail des années précédentes ainsi que tes concurrents.

Finalement je me suis accroché grâce à de très bon amis et je suis arrivé en troisième et dernière année.

Il est bon de noter que les courts métrages arrivent en pré-sélection aux oscars presque tous les ans et font une tournée internationale des festivals.

Une année importante j’imagine ?

Oui ! C’est une année où l’on se consacre exclusivement à la réalisation de notre court-métrage de fin d’études. Un an de travail pour 5 minutes ! C’est aussi à ce moment là que je me suis spécialisé dans les FX, pour le besoin de notre court métrage. Pour définir rapidement, les FX sont les effet spéciaux, c’est une simulation, comme du feu, eau, particules, explosion etc..

Parlons de Château de Sable, ton court-métrage que tu as co-réalisé. Comment s’est passée la genèse du film ?

C’était une superbe année avec mes quatre co-réalisateurs : Lucie, Quentin, Julien et Maxime. Nous avions tous notre spécialité, pour ma part je m’occupais de la fumée, destruction de bâtiments et des particules car il y avait du sable sur tout les plans. Le scénario est de Julien, qui l’avait écrit en deuxième année, tiré au sort par les professeurs. L’idée de base est restée avec le château attaqué, mais on a dû beaucoup ajuster, c’était un gros travail pendant presque 6 mois.

Ça ressemble à « l’attaque » des enfants en bas âge dans la maternelle dans Toy Story 3 ! Parlons de vos influences, j’y perçois du Guillermo Del Toro, notamment dans sa façon de raconter l’histoire en flash-back en animation et bien sûr la création de l’homme-sable dans Spider-Man 3 de Sam Raimi.

Alors pour Guillermo Del Toro non, ce n’est pas conscient en tout cas. Au niveau du character design et du style, on s’est beaucoup inspiré de Gaudi. On voulait cet équilibre entre les angles et la douceur. Les angles des casques des soldats et la douceur du sable. Ça nous intéressait beaucoup.

En parlant des soldats, on s’est vraiment pris la tête pour leur design, on voulait quelque-chose qui ne s’était jamais fait, on a vraiment creusé et travaillé pour arriver à ce résultat. J’ai d’ailleurs été choqué de voir les nouveaux soldats rouges dans le prochain Star Wars ! C’est très étonnant comme les casques sont ressemblants, les angles…

Pour Spider-Man 3, oui c’est évident, je l’ai vu et revu pendant des mois cette séquence, c’est incroyable. Ça nous a amené à nous poser beaucoup de question sur l’échelle des grains de sable. Quelle échelle choisir ainsi que sur le côté poétique de ce passage.

Nous avons aussi utilisé une technique particulière pour mieux ressentir le côté sculpté du sable, nous sommes partis a la plage, et nous avons sculpté des motifs, scanné puis réutilisé sur nos personnages ainsi que sur les bâtiments.

« Je ne suis pas fan du techniquement parfait »

Comment se passe la production dans l’animation ? On garde la structure classique de la pré-production/production/post-production ou cela change ?

Il n’y a plus de production. On passe directement en post-production. On avait du story-board et on savait où on voulait aller mais ce qui est passionnant c’est le fait que chaque contrainte nous impose de repenser la mise en scène et de trouver des solutions.

L’exemple le plus frustrant reste la fusion des soldats. A la base ça devait être une boule de sable géante avec une main qui en ressortait et la boule aurait explosé pour laisser apparaître le chevalier géant. On a comblé cet effet compliqué par du montage où l’on voit les mains des soldats qui se joignent et on comprend la fusion.

Un autre exemple nous avons trouvé plus intéressant d’aborder le hors-champ. Plutôt que de montrer le crabe défoncer les trois gardes du château, on laisse le son de la destruction avec le hors-champ, c’est beaucoup plus fort.

Comment s’est passée la réception du film ?

Extrêmement bonne réception et grosse pression aussi ! Une pression car beaucoup de personnes de grosses boîtes d’effets spéciaux viennent assister aux projections, on a eu par exemple Shelley Page de Dreamworks ainsi qu’un représentant responsable des pré-sélections des Oscar. Ils viennent surtout pour proposer des contrats et recruter des élèves. Nous avons gagné le premier prix ce qui était une belle récompense de ces 3 années de travail. par la suite nous avons gagné 19 prix et 44 nominations dont le festival d’Annecy ou FMX qui reste une expérience inoubliable. Nous avons aussi été achetés par Canal+ et le Futuroscope.

Après l’école tu intègres donc Framestore.

Oui exact. C’est la boîte qui m’attirait le plus, la plus « artist friendly ». J’y suis depuis deux ans et je suis spécialisé dans les FX, j’aime beaucoup ce poste car il est l’un des plus créatifs et généraliste de mon point de vue, on part d’une scène vierge on crée notre effet pour le vendre au superviseur, sachant que l’on a très peu de briefing la plupart du temps, cela laisse beaucoup de place à la création et ainsi  nous laisse rajouter notre petite pierre au film.

 Il y a pour simplifier trois étapes : la simulation (la création de l’effet spécial), le lightning (la lumière sur l’effet, cela à quoi va ressembler l’effet) et le compositing (ajout de couleurs et de textures).

Sur quels projets as-tu travaillé et sur lesquels veux-tu t’attarder ? 

J’ai travaillé sur Now You See Me 2, Jungle Book Origins, Doctor Strange, Guardians of The Galaxy vol.2 et Thor Ragnarök.

Doctor Strange était important car j’étais encore un junior dans la boîte ! Un petit nouveau et j’avais pas mal de responsabilités. J’ai travaillé sur le portail qu’utilise Strange pour se déplacer. J’ai travaillé 6 mois sur une vingtaine de plans. C’était très compliqué car l’effet doit être toujours ajusté dans chacun des plans.

Pour Guardians of The Galaxy, c’était aussi riche, j’ai conçu dans la scène d’introduction tous les tirs et impacts des pistolets ainsi que les déflagrations. J’ai aussi bossé sur l’apparition d’astéroïdes.

Enfin sur Thor, j’ai aussi travaillé sur les tirs et impacts des M-16 du personnage de Karl Urban ainsi que sur des traits du fumée qui sortaient du vaisseau quand il s’écrase au sol.

« Ils (les studios) ont très peu d’idées de ce qu’ils veulent, ils nous donne beaucoup de liberté. »

Portail dimensionnel du Doctor Strange dont s’est occupé Sylvain.

Quand tu travailles pour ces énormes productions, as-tu une marge de manoeuvre ou beaucoup de consignes vous sont données ?

Pas du tout ! Puisqu’on parle de Marvel, en l’occurrence, ils ont très peu d’idées de ce qu’ils veulent, ils veulent juste que ça soit cool et artistiquement joli a voir. Donc c’est assez libre, par exemple pour Rocket, j’ai eu l’idée que son blaster crache une sorte de lave. Pareil pour Gamora, j’ai pensé à cet effet de feu d’artifice quand elle tire sur le monstre. L’idée a été validée par mon VFX supervisor et le client et c’était bon ! Petite anecdote sur le pistolet de Gamora, des boules de lumières sortent du blaster, ça été refait après la deadline du studio, j’ai donc dû aller très vite et griller des étapes de conception ! Les boules clignotent et donnent un effet sympa mais ce sont des pixels bruts !

Tirs et déflagrations des M-16 du terrible Skurge dans Thor : Ragnarök par Sylvain !

Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

Je travaille sur le prochain Avengers : Infinity War, j’ai pas le droit d’en parler, nos ordinateurs sont ultra-sécurisés, Marvel fait très attention à ça, on a des noms de code pour leur film. Tout ce que je peux dire c’est qu’il y a beaucoup de destructions et beaucoup de plans d’effets spéciaux à livrer dans 4 mois, ce qui risque d’être intense.

« J’aime créer de l’imaginaire et de l’inédit pour provoquer un sentiment chez le spectateur. »

Pour terminer cet entretien, je voulais te poser deux questions : quels sont tes projets, la réalisation peut-être ? Et quel est ton film d’effets spéciaux préféré ?

Je veux rester dans le cinéma, la réalisation de film est compliquée sans réels financements, on a tendance à dire que le film de fin d’étude est sûrement le seul film qu’on réalisera, donc voilà je le chérie, c’est notre bébé !

Pour finir il est difficile de répondre à cette dernière question, je dirais que les effets que je préfère ne vont pas dans le sens du total-réalisme. Je ne suis pas fan du techniquement parfait. Je préfère regarder un tableau que par ma fenêtre, j’aime créer de l’imaginaire et de l’inédit pour créer un sentiment chez le spectateur.

 

Florilège du travail de Sylvain sur son compte Vimeo :