Monsieur Bonheur, de son prénom Marvin, est un photographe de 26 ans, il a grandi dans le 93 et vit sur Paris depuis quelques années. Il s’est fait connaitre par un premier reportage photo retraçant ses souvenirs dans son 93 natal. Nous avons pu discuter avec bon moment de pleins de sujets différents ce qui nous a amené à découper cet échange en deux parties ! 

Qu’est ce qui t’a amené à la photo ?

MB – J’ai commencé au lycée où j’ai pu avoir un petit reflex d’une pote en main. J’ai commencé à prendre mes potes en photo et c’est quand j’ai pris mon neveu en photo que tout à vraiment commencé. Quand ma soeur a vu ces photos elle m’a grave boostée à continuer la photo et tout mon entourage m’a encouragé, ça m’a vraiment donné confiance en moi car c’était la première fois que j’étais vraiment poussé vers ce milieu. Ensuite ça a été pas mal d’années de recherches surtout en terme de caméra, j’en ai essayé pas mal. J’ai commencé sur du numérique mais vu que c’était un peu encombrant je me suis mis au 35mm et aux petits automatiques argentiques. C’était les seuls que je connaissais en fait, je voyais ma mère s’en servir pour nous prendre en photo quand on était gamins et je me suis dit que j’avais besoin de ce format là. Le fait de devoir réfléchir aux 36 poses que tu peux faire sur chaque pellicule m’a amené à faire des séries un peu plus précises et à m’orienter. 

Je continue quand même sur du numérique pour les photos d’events ou pour les marques, mais depuis quelques temps j’essaye l’argentique en soirée : comme ces photos du défilé de la marque AVOC.

Tu t’es essayé à la lomography aussi, c’était juste en guise de test ?

MB – Oui, c’est plus dans un cadre de vacances que je m’y essaye il y a moins d’engagement, après j’ai toujours une idée derrière de ce que j’aimerais faire et si le résultat est bon je l’adapte à un sujet mais à la base c’est vraiment plus pour m’éclater.

« j’ai voulu photographier des choses qu’on avait pas l’habitude de voir : en quelque sorte l’ombre de ce qu’on peut voir à la télévision »

Pour toi, c’est quoi une photo réussie ?

MB – Moi je suis assez maniaque, donc d’un point de vue personnel forcément y’a mon cadrage, mes lumières, après je ne parle pas de netteté, y’a des photos floues que j’adore, d’ailleurs je viens de poster trois photos brulées par la lumière que je trouve géniales par exemple.

Mais je considère que ma photo est réussie quand j’ai du fond et de la forme, j’ai été formé dans des écoles d’art où nos profs nous répétaient toujours qu’il fallait un bon équilibre entre la forme et le fond pour faire une bonne oeuvre sinon elle devient peu intéressante. Dans le travail des autres, j’arrive à le voir aussi mais vu que j’ai besoin du fond il faut que je parle avec l’artiste où que je vois sa démarche pour apprécier réellement l’oeuvre, sinon je vais apprécier l’esthétisme mais pour avoir un coup de coeur j’ai besoin qu’il y ait une histoire qui se raconte derrière.

On va parler de ton projet « Alzheimer », que tu présentes très bien sur ton site, pourquoi ce nom ? Est ce que tu ressens cette peur de l’oubli ?

MB – J’avais envie de trouver un mot fort pour ce projet, je considère la mémoire très importante, j’ai travaillé pendant 4 ans sur ce projet et je n’avais pas de titre pour cette série, je l’ai trouvé à la dernière minute. Et ça vient plus du travail que ça a eut sur moi, de me remémorer tous ces souvenirs, de voir l’évolution que j’ai pu avoir et de me retrouver moi en tant qu’adulte. C’est la force de ce projet qui m’a évoqué ce titre parce qu’en ce qui concerne la mémoire c’est le terme le plus fort que je connaisse. Pour moi ce projet ça a été un combat contre un oubli qui est grave : celui de tes racines, d’où tu viens, des petits souvenirs du quotidien, qui font énormément la personne que tu es adulte et donc pour moi ça ne devait pas juste s’appeler « Mémoire » mais « Alzheimer ».

Est-ce que tu considères être arrivé au bout de ce projet ?

MB – J’ai commencé en 2013 et je l’ai sorti en 2017, mais en fait c’est un projet que je continue au jour le jour, j’ai encore pris des photos la semaine dernière, il n’y a pas vraiment de fin à ce projet mais c’est juste la date à laquelle je l’ai formalisé avec un titre et que j’ai eu les premiers articles que j’ai estimé que la première partie était bouclée. Mais en réalité la vie est riche de souvenirs, j’ai survolé mes souvenirs principaux dans les grandes villes du 93 mais il m’en reste encore énormément, donc je songe vraiment à poursuivre ce projet ! 

Tu as réalisé le court métrage « Enfant du Ciel » et j’ai eu l’impression qu’il y avait un fil rouge indirect entre les deux, est-ce le cas ?

 

 

MB – Ah, ça me fait plaisir que tu aies vu tous mes projets parce qu’en général on parle souvent que d’ « Alzheimer » et je trouve ça important de faire le lien avec les autres travaux parce que tous mes projets sont assez rattachés à moi et donc ils ont forcément un lien. Dans le projet « Enfant du ciel » c’est mon meilleur ami Richard Banrocques qui interprète « l’enfant du ciel« , qui est son surnom d’artiste, c’est lui qui a eu l’idée de ce projet qu’on a voulu faire en commun.

En vrai, ça dénonçait une ambiance que je voulais démontrer qui était un peu celle de l’inconfort de certaines banlieues, le côté un peu béton, froid, cette routine qu’on peut avoir via l’architecture et du coup l’envie qui nait de s’évader, de voir de la verdure, d’avoir plus de liberté, moins de béton, et ça, ça vient de son côté spirituel à lui en tant qu’artiste. J’ai voulu démontrer à travers mon image son univers parce que je cautionne carrément ce qu’il pense. La musique a été faite par Balladur un groupe français sur lequel j’étais tombé pendant la réalisation et que j’ai adoré du coup je les ai contacté en leur expliquant mon projet pour savoir s’ils étaient d’accord pour que j’utilise leur morceau et ils ont été super cool, je les ai relancé pour mes prochains projets !

Tu as bossé pour Adidas pour qui tu as fait un shoot à la cité des 3000, est ce que c’est une liberté qu’ils t’ont laissée où c’est eux qui voulaient que ce soit shooté là bas ?

MB – Je faisais déjà ça avant en fait tout est connecté, mon meilleur pote Richard travaille pour Shoes Up, c’est eux qui m’ont eu la galerie où j’ai pu exposer la première fois. Adidas a demandé à Shoes Up de réaliser une photo un peu urbaine/béton pour une prochaine paire et le DA de l’agence qui avait vu mon travail m’a demandé de la réaliser. Du coup j’ai pu bosser aux 3000 avec ça, c’était cool.

Parlons de ton second projet, comment est né « 30° à l’ombre » ? S’inscrit-il dans une suite du projet « Alzheimer » ?

MB – Ce projet est né l’année dernière, j’ai toujours voulu prendre en photo la Martinique dont je suis originaire, je suis né en ici mais j’ai beaucoup été là bas quand j’étais petit, du coup quand j’y suis retourné je me suis dit que ça serait intéressant d’avoir un projet artistique sur la Martinique, j’y ai réfléchi et un peu comme pour Aulnay j’ai voulu photographier des choses qu’on avait pas l’habitude de voir : en quelque sorte l’ombre de ce qu’on peut voir à la télévision.

Les bords de route en Martinique m’ont toujours fascinés depuis que je suis petit, ça faisait longtemps que je voyais ça à chaque fois que j’y allais en vacances et cette année là j’ai vraiment voulu y consacrer mes deux semaines, j’ai voulu photographier toute cette vie dans les villages et dans les campagnes.

J’imagine que tu as rencontré beaucoup de nouvelles personnes à travers ces projets, as-tu dû faire face à certaines réticences de la part des personnes que tu voulais photographier ? 

MB – Ouais, carrément, les personnes qui tiennent les stands, je n’en connaissais aucunes, j’ai été très surpris de l’accueil que j’ai eu, contrairement à la banlieue où ils sont plus réticents à se montrer, là bas ils ont été beaucoup plus accueillants sur ce point, ils étaient super open pour poser et tout.

Dans le 93 il n’y a jamais eu de conflits mais ça n’a jamais été super simple. Il y a des fois où les mecs étaient pas hyper chauds parce qu’ils comprenaient pas ma démarche. Plus généralement il y a un soucis dans le rapport aux médias et à l’image en banlieue. Il y a une histoire aujourd’hui qui fait qu’on a plus peur de se montrer. Mais ça ne m’est pas arrivé souvent, la plupart du temps j’expliquais bien mon projet et souvent les mecs ensuite étaient trop contents du rendu et d’avoir posé.

Cette question d’identité chez toi est super importante, dans « Enfant du Ciel » on voit un graff qui dit « Français du monde », est ce que tu t’identifies comme tel ?

C’est super important pour moi, j’ai fait ce graff d’ailleurs, j’ai grandi en banlieue donc forcément j’ai connu la mixité à fond, j’ai connu ce que c’était de vivre avec des cultures différentes au quotidien. Depuis j’habite sur Paris j’ai plus l’impression que c’est un problème alors que pendant toute mon enfance ça a été un avantage du coup je prône carrément ça ! Pour moi être français du monde c’est intéressant parce qu’aujourd’hui pour moi être français ça veut plus dire grand chose parce que y’a tellement une mixité de ouf, ce que je considère vraiment comme positif parce que c’est ce qui va faire de notre pays un pays qui sera plus en avance sur les pays voisins parce qu’on a une tolérance sur le monde qu’est intéressante et culturellement je pense que ça nous fait évoluer plus rapidement et l’esprit est plus stimulé.

« Je compte bien faire de mon côté des images qui vont contrer ce genre de conneries. »

Pour toi du coup c’est quoi la France ?

MB – Je sais que tout le monde pense la France différemment et je respecte les autres avis, là je ne m’exprime qu’en mon nom. Pour moi la France et l’image que j’en ai c’est ce que je montre dans mes projets, pendant longtemps quand j’étais plus jeune c’était le 93, parce que je pense que quand tu viens d’un quartier comme le mien bah on est plus fiers d’être du 93 que d’être français. On se sent plus chez nous dans le 93 que partout ailleurs, c’est un peu comme un petit pays au final !

Mais sinon ma France à moi, je vais être un peu cash, mais je la trouve un peu hypocrite et qu’on se voile un peu une réalité qui est que la France n’a plus vraiment de frontières. C’est une terre d’accueil, une terre où on a tout ce qu’il faut pour être en avance sur le monde et on pourrait vraiment devenir une icône mondiale à ce niveau là. Il suffit de regarder dans toutes les grandes villes ce à quoi culturellement et mentalement on peut aboutir en mélangeant nos cultures. Ma France c’est celle où on est tous bienvenus, où on s’en fout de ton identité, quand tu regardes les gens aller bosser le matin tu te rends bien compte que la France a pleins de visages. Pourtant dans les médias et les pub, et c’est là qu’est l’hypocrisie, on cherche à te montrer des visages en les séparants.

En parlant d’hypocrisie et de publicités, qu’est ce que tu as pensé de la pub H&M et sa polémique ?

MB – Ca m’a choqué, forcément. Et c’est assez révélateur de cette hypocrisie où on ne veut pas voir les choses alors qu’en vrai elles sont évidentes ! Moi ce qui me choque le plus c’est même pas la pub, c’est que moi en tant que graphiste dans le milieu je sais comment ça fonctionne : t’as un DA, des artistes, des graphistes derrière, c’est pas un seul mec. Je peux pas comprendre que cette photo ait fait tout ce trajet et que personne à un moment donné n’ait mis de barrière en disant « ça c’est mauvais les gars, c’est pas normal, ça a une connotation qu’on doit pas véhiculer ». Donc quand j’ai vu ça je me suis dit que soit c’était une provocation d’H&M pour qu’on parle d’eux, parce que certaines entreprises préfèrent qu’on parle mal d’eux plutôt que pas du tout.

Mais quoi qu’il en soit c’était osé et irrespectueux, c’est dommage parce que ça met tout le monde dans l’embarras ! À cause de ce genre de publicités non seulement ça frustre et énerve la population noire et en plus ça donne une haine de la population noire envers la population blanche alors qu’en vrai c’est juste trois couillons qui ont fait une connerie chez H&M et qui malheureusement représente le reste. Je compte bien faire de mon côté des images qui vont contrer ce genre de conneries.

On a continué à discuter un bon moment avec Monsieur Bonheur, de ses inspirations, de la musique qu’il écoute, de spiritualité, tu peux retrouver tout ça dans la deuxième partie de l’interview.

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